Mai
14

Les petites lumières

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Les petites lumières

Conte publié par

Lo CESET. Mirande (Gers).

Armanac de la Gascougno 1925

Il y a bien longtemps, les nôtres se rassemblaient pour Noël. Papa avait attrapé un lièvre : on en fit un bon civet. Et maman remplit une terrine de lait pour, avec des œufs, faire de la crème. Moi, je n’avais rien fait du tout, mais le temps passant, mes yeux se fermaient de sommeil. J’étais assis sur le petit banc du coin du feu, et, posés par terre, les deux plats attendaient le moment du réveillon.

Je m’ennuyais tout seul. Tout d’un coup, je vis entrer dans la cuisine un vieil homme, qui s’approcha de moi et me dit :

« Bonjour, petit ! tu me reconnais »

Moi je le regardais et il me semblait bien l’avoir vu quelque part : cette barbe grise, ce crâne sans trop de cheveux, les clés qu’il avait à la main me faisaient penser à ce Saint Pierre habillé de vêtements couleur prune, qui reste tout droit à côté du pilier de notre église. Mais celui-ci était plus grand et n’était pas si jeune.

Toutefois je lui dis : « Bonsoir Monsieur…

Amen ! me répondit-il. Je suis Saint Pierre, le patron de la paroisse, celui qui est à la porte du ciel. Je passais par ici en revenant de chez le forgeron du Pelon. Il m’a arrangé, l’an dernier, les clés du purgatoire, et maintenant ce sont celles du ciel qui m’ont lâché : elles servent si peu ! En passant j’ai senti le parfum du civet, et je suis entré… manière ! Maintenant je rentre chez moi et si tu veux m’accompagner un bout de chemin je te ferai voir de belles choses.

Si j’ai le temps avant de souper, je veux bien ! dis-je.

Oui, oui ! En deux sauts tu seras revenu, me répondit-il. »

Je partis tout content avec lui. Il faisait sombre, mais Saint Pierre avait à l’arrière de la tête comme un chapeau, un petit rond de lumière qui éclairait la route où on posait nos pas.

On arriva bientôt devant une porte fermée. Saint Pierre tira une clé de sa poche et la porte grinça. La porte s’ouvrit et on entra dans un corridor long, long, avec trois portes.

« Voici, nous sommes arrivés, me dit-il. Tu vois ces portes ? J’en ai les clés. La première, c’est la porte de la vie ; la deuxième, la porte du purgatoire ; la dernière, la porte du ciel ; et, au fond, l’enfer, mais de celle-là je ne m’occupe pas ; on y va tout seul. Pour voir le ciel, si tu es bien gentil, je t’y ferai entrer un jour après être passé au purgatoire. Mais tu sais qu’il faudra laisser toutes tes valises et t’essuyer les pieds avant d’entrer ; autrement, tu resterais toujours à la porte. Tout ça, tu le verras plus tard, maintenant je vais te montrer la chambre de la vie. »

Il prit une petite clé luisante, ouvrit la première porte et me fit entrer. Je vis aussitôt une grande chambre, grande, grande, toute pleine de petites lampes allumées et posées par terre. Les unes brûlaient bien, d’autres étaient presque éteintes, et un domestique ramassait les mortes dans un panier et les emportait.

Tu vois ces lumières ? dit Saint Pierre. Chacune représente la vie de quelqu’un qui est sur terre. Plus elle flambe, plus il y a de l’huile dans la lampe, plus il y a de vie pour lui ; moins il y a d’huile, plus vite il meurt sur Terre, le pauvre.

Et moi je vis tous types de lumière…

« Mon Dieu ! Saint Pierre, et la mienne, elle est ici ? demandai-je

Oui, bien sûr ; regarde-la ! Cette petite lumière qui tremblote près de la fenêtre ouverte. »

Je m’approchai tout doucement de ma lumière et je vis que l’huile était presque toute bue par la mèche. Pauvre de moi ! Je vais mourir bientôt ! pensais-je tout estomaqué.

« Dites-moi, Saint Pierre, et celle de Jean Boileau, et celle d’Anatole Dormeur, elles y sont aussi ?

Regarde-les derrière la tienne, répondit Saint Pierre, en se promenant à travers les lumières. »

En même temps, il s’arrêta près de la fenêtre pour voir le temps qui changeait.

« Il va pleuvoir ! me dit-il. Il va falloir fermer la fenêtre ; le vent m’éteindrait quelques pauvres petites lumières. »

Moi, je le regardais sans rien dire. Mais dès qu’il tourna le dos pour fermer les fenêtres, je m’accroupis, pris une lumière qui était pleine à ras, et vite je la renversai dans la mienne. Aussitôt, la pauvrette se revigora et éclaira…

Mais aussi, une gifle sur les oreilles m’assit par terre ! Je vis mille chandelles et, au milieu, maman, rouge de colère criait :

« Diable de gosse ! Je vais te faire voir, moi, de verser la crème dans le civet ! Rêvasse si tu veux ; mais je vais te réveiller ! attends !

Je n’attendis pas !… Mais, depuis, le dimanche, quand je vois Saint Pierre à côté du pilier, je me bouche les oreilles.

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